L’histoire : dans la Barcelone des années 20, David Martin rêve de devenir écrivain. Son talent ne fait pas de doute, mais le destin et la méchanceté humaine semblent se liguer contre lui : après un début fulgurant, il connaît la descente dans l’oubli. C’est alors qu’il fait connaissance avec le mystérieux Monsieur Corelli, un homme en noir qui porte une broche en forme d’ange, et a la fâcheuse manie d’apparaître et de disparaître en un clin d’oeil. Corelli lui propose un marché : écrire un livre comme jamais on en a écrit, pour une somme des plus rondelettes. Mais qui gagne à l’affaire ?

J’ai lu beaucoup de critiques sur ce livre, après coup (je vous conseille de procéder ainsi, d’une part vous partirez sans préjugés, et d’autre part vous éviterez les inévitables spoilers dont les âmes charitables ne manquent pas de parsemer leurs avis – moi compris. Par contre, ça peut s’avérer très utile si vous ne voulez pas vous farcir les 600+ pages mais avez tout de même envie d’avoir un avis autorisé sur la question. Et sur la culpabilité du majordome dans la bibliothèque). Bref, je vous résume la chose : l’opinion générale est qu’il est moins bien que l’”Ombre du vent”, premier roman acclamé de l’auteur.
Je ne serai pas de cet avis. Non que je trouve “Le jeu de l’ange” supérieur ou même égal, mais je n’ai au-cun souvenir de l’autre. A peine le nom de Sempere, qui apparaît dans le “Le jeu”, m’a-t-il semblé vaguement familier. Je me souviens donc d’avoir trouvé “L’ombre” globablement satisfaisant, mais d’a-bso-lu-ment rien d’autre. Mauvais signe – pour moi ou pour le roman, je ne sais pas encore. Pour en revenir à nos moutons, j’ai soigneusement posé mon cerveau critique et cliché-o-phobe sur le pas de la porte, et, tel le nageur du haut du grand plongeon, j’ai foncé tête la première dans ce pavé.
Pour en ressortir trois jours plus tard, refermant la couverture de fin avec un soupir satisfait, repue de cavalcades, de beautés éthérées, de vilains très vilains, de fantastique clair-obscur et d’écrivains tourmentés. Je crois qu’il faut juste admettre de Zafon, s’il se dote d’une galerie de personnages masculins variés et colorés, ne sait toujours pas représenter une femme qui possèderait un peu plus de personnalité qu’un bulot cuit (louable tentative avec Isabella, malheureusement la “jolie jeune fille au grand coeur, têtue et pétillante, attirée par les hommes mûrs” est aussi un cliché, Carlosito. Avec un petit arrière-goût de fantasme d’auteur quadragénaire, en plus. D’autant qu’elle apparaît en qualité de génie littéraire en herbe et semble passer finalement son temps à faire la cuisine et le ménage). J’ai serré les dents, plié mon bulletin d’adhésion au MLF au fond de ma poche, et continué ma lecture en faisant fi de ce petit détail. J’ai également fait fi de la fin rocambolesque en queue de poisson que je ne vous dévoilerai pas ici, mais qui, à tout prendre, est dans la lignée des romans du XIXème siècle que l’auteur cite de temps en temps, comme “Le comte de Monte-Christo” (qu’au passage, j’ai détesté, allez comprendre).
D’ailleurs, je crois que c’est la clé pour apprécier ce roman : ne pas attendre une analyse fine et critique des relations interpersonnelles et de la position de l’écrivain dans l’Espagne pré-franquiste, mais un roman échevelé, totalement pas crédible, bourré de clichés finalement bien gérés et assumés, et de personnages exagérés mais inévitables, une sorte de Commedia Del’Arte gothique à l’écriture fluide et bien tournée, du grand-guignol (je cite l’auteur) à la sauce faustienne, parfaite pour les longues soirées d’hiver au coin du feu.
Maintenant, comme cette histoire me tracasse, je vais aller relire “L’ombre du vent”. A moins que je n’oublie de le faire, évidemment.